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Malik se glissa péniblement dans l'ombre entre deux tuyaux qui gouttaient à s'en vider. Il essuya nerveusement le filet d'eau qui s'était égaré sur son visage et avança dans le boyau sombre qui s'étendait devant lui. Il fit flasher quelques instants sa lampe pour voir ou il se dirigeait et l'éteignit rapidement après avoir constaté qu'aucun obstacle ne le ferait trébucher dans les prochains mètres. C'était comme ça qu'il fallait faire tenir les lampes; sous prétexte qu'ils étaient étrangers, le contremaître leur filait les boulots les plus chiants, les plus merdiques, et le matériel le plus pourri pour ne pas détonner dans les conditions de travail.

Ca il était loin le moment ou il avait embarqué pour la France et pour un travail copieusement rémunéré; qu'ils attendent, il avait dit à ses amis restants sur place, alors qu'ils regardaient le soleil se coucher sur le Caire, et ils verraient quand il reviendrait comme il serait riche et qu'il achèterait une maison. Inch'allah, répondaient ses amis en riant.

Il avait vite déchanté en arrivant à Paris pour travailler sur les chantiers de la Défense. En France, on avait pas de pétrole, mais on avait des idées; faire trimer les autres en leur crachant bien dans le dos par exemple.

Il ralluma la lampe et avança encore un peu. Le ronronnement sourd des machines au loin le fit sourire un peu. On était loin du silence des galeries des Pyramides; là-bas, juste l'essoufflement des touristes lorsqu'il avait aidé son cousin à les guider dans les couloirs sombrement mis en valeur par la torche, et le raclement des pieds sur le sol.
Dans cette pyramide moderne qu'était la centrale d'énergie de la Défense, le CLIMADEF, même la forme tronquée était ratée, et il ne pensait même plus au reste; sous le crachin alors que dans ses souvenirs le soleil brillait sur les pierres, noire alors que lui se rappellait de ses pyramides couleur de miel pâle, et chaude comme le ventre d'une femme alors que les soupirs des Pharaons glaçaient les couloirs.

Un coup de lampe. Avancer entre les deux tuyaux qui suffoquent sous la pression. Un coup de lampe, la première intersection à gauche. Un coup de lampe. Les lueurs vertes du panneau de contrôle qui se devinaient devant lui... et disparurent à peine il avait éteint la lampe.
Merde! Ca faisait combien de temps que personne était venu vérifier ce panneau de contrôle? Si le truc venait de claquer devant lui, il allait devoir repartir en arrière pendant au moins cinq cent mètres, expliquer au chef pourquoi il avait besoin de matériel de rechange, et revenir ici. Normalement des types étaient censés venir vérifier ça régulièrement, mais avec sept kilomètres de galeries en sous-sols, y'avait pas toujours moyen de vérifier que le boulot avait été fait et que le type s'était pas foutu dans un coin peinard pour s'en griller une.
Malik ralluma la lampe et balaya la galerie devant lui. Pas le moindre panneau de contrôle... il cligna des yeux et essuya son front dégoulinant de sueur. Ca c'était la fatigue, ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait... Le panneau devait être plus loin, tout simplement. Au moment ou il éteignait la lampe, il vit briller les lampes plus loin dans la galerie. Elles disparurent à leur tour à peine l'obscurité fut revenue.

Malik se figea. Et écouta alors que les gouttes pleuvaient à petits pas autour de lui. Aucun bruit autre que le sourd ronronnement ne lui parvenait. Non, c'était la fatigue... il était debout depuis 3h, c'est tout. Il alluma... et n'éteignit pas pour avancer. Le panneau ne devait plus être très loin, pas la peine de prendre le risque de le rater, hein... Après quelques mètres, Malik ne quittait plus des yeux le cercle lumineux qui se balançait au rythme de ses pas.
Il ne sursauta même pas quand les lumières vertes et rouges apparurent à nouveau au loin juste après le virage. Par contre il fit un pas en arrière alors qu'elles se disparaissaient en se glissant doucement sous les tuyaux qui bordaient le passage.

Non, ce n'était rien; il n'était pas dans une vraie pyramide. Pas de malédiction à craindre ici, pas de gardiens mystérieux dont on chuchotait l'existence entre gamins excités, pas de ces moments ou le vent semblait crier des avertissements à ceux qui bravaient les étroits boyaux ou on ne pouvait se faufiler qu'en rampant!
Il venait d'avancer encore un peu lorsqu'un cri horrible, lancinant, gonfla dans la galerie au devant de ses pas. Un cri qui commença comme une plainte sourde pour s'élever dans le silence, sauvage, meurtrier. Un cri qui fit presque lâcher la lampe à Malik. Il raffermit sa prise dessus et se retourna dans le couloir pour repartir en arrière; tant pis pour le chef, tant pis pour l'engueulade, il n'avançait plus la-dedans, lui!
Il se mit à courir lorsque s'étant retourné, sa lampe révéla la dizaine de points verts et rouges qui semblaient l'espionner dans le lointain, et que les cris recommencèrent tout autour de lui...

(vers 1965, dans les 7 kilomètres de couloirs de CLIMADEF, on découvrit que des chats avaient proliféré par centaines dans des conditions idéales de chauffage et de protection. Laissés libres, il revinrent à un état sauvage et dangereux pour les équipes d'entretien. La SPA fut appellée pour évacuer les animaux)

Date: 2005-02-07 05:12 am (UTC)
From: [identity profile] theorbe.livejournal.com
j'aime bien ce que tu écrit, et comme tu emploi les mots ...
bises

Date: 2005-02-07 07:47 am (UTC)
From: [identity profile] vrittis.livejournal.com
Merci du commentaire :)
Même si la qualité n'est pas toujours égale, c'est stimulant

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