Apr. 13th, 2005

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Je m'approche de la gigantesque baie vitrée et plonge mon regard sur l'esplanade. J'y suis! 19ème étage, Tour EDF, vue sur l'Arche et les fourmis humaines qui crapahutent à l'assaut de ses marches. Un oiseau passe près de moi dans une débauche frénétique de coups d'ailes qui le maintiennent difficilement en l'air, et je me fais la réflexion qu'il faut décidémment remuer beaucoup d'air pour rester dans les hauteurs à la Défense.

La petite troupe qui remplit la salle ne me contredit pas, une bande d'uniformes qui se remplit de café en attendant le début de la présentation, et qui discute en se lançant des rafales d'acronymes comme si dire les mots entiers pouvait les user.
Je traduis mentalement: Bihaye, ça doit remplacer l'oxymoron Business Intelligence. Cédécé se traduirait bien par Consumer Data Center, mais je décide que pour le reste de la réunion la signification du sigle sera C'est Des Conneries. Je me contente de rigoler dans ma barbe en les écoutant, camouflé par mon déguisement de lapin parmi les loups.
Une chemise pour commencer, soigneusement portée avec une originalité folle car elle n'est ni blanche, ni cravatée. Rasé de près, aussi. Puis mes cheveux, que j'ai lavé le matin même et qui n'ont pas encore eu l'occasion ou le courage de se boucler en factions séparatistes.
Lorsque la réunion commence, je suis encore incognito.

Rien de particulier à dire sur les paroles ronronnantes qui commencent alors leur travail de sape. L'effet infantilisant de la Défense prend rapidement tout son effet; les gens commencent à regarder les plateaux de viennoiseries proposées avec l'air avide de gamins devant un marchand de bonbon, personne n'osant en prendre en premier de peur de se faire gronder par le somnifère qui fait la présentation. Ce dernier
gesticule devant un tableau qu'il ne cesse de montrer, d'abord dans un sens, dans l'autre, d'une autre couleur, d'une autre police. Moi j'attends patiemment...

Cinq minutes après le début de la réunion, le premier téléphone sonne, et la partie divertissante commence. Chaque homme d'affaire a sa manière particulière de sauter comme un petit cabri lorsque la sonnerie - forcément ridicule - retentit; chacun sa manière de se tortiller pour faire semblant de ne pas prendre l'appel mais regarder quand même qui appelle; chacun sa petite manie, tripoter l'appareil comme si un massage l'empèchera de piailler, l'aligner avec son bloc-notes... ; tous avec un air si fautif qu'on leur donnerait presque le conseil évident qui ne semble absolument pas leur venir à l'esprit, éteindre leur bestiau.
Le temps passe, entrecoupé de Lambada, de bruits de sonars et des premiers machonnements lorsqu'enfin la faim vainc la barrière du regard de l'autre.

Finalement, la réunion se termine. On nous distribue quelques machins publicitaires, et les conversations à base d'acronymes reprennent. Je retrouve mon poste à la fenètre et recommence à regarder. D'autres oiseaux passent et je me plais à imaginer que celui que j'ai vu tout à l'heure est parmi eux, qu'il a accompli quelque chose d'utile, lui, au lieu d'aller à une réunion pour voir des hommes d'affaire sautiller
sur une chaise sous les caresses de leurs vibromasseurs musicaux.

Mais malgré tout, je suis heureux; j'ai été au 19ème étage et alors même que mes pieds sont sur le plancher des boeufs, j'ai l'esprit rempli d'un doux sentiment de revanche à n'être venu ici que pour les hauteurs. Mes cheveux séchés commencent à friser l'indécence. Je fuis avant que quelqu'un me demande ce que je fais là.
1 partout, la balle au centre.

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